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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/189

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« C’est dommage de l’interrompre, mais il aura la temps de travailler plus tard : je veux voir sa figure, sentira-t-il que je le regarde ? Je veux qu’il se retourne… » Et elle ouvrit les yeux tout grands, comme pour donner plus de force à son regard.

« Oui, ils attirent à eux la meilleure sève et donnent un faux semblant de richesse », murmura Levine, quittant sa plume en sentant le regard de sa femme fixé sur lui. Il se retourna :

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il souriant et se levant.

— Il s’est retourné, pensa-t-elle. — Rien, je voulais te faire retourner ; — et elle le regardait avec le désir de deviner s’il était mécontent d’avoir été dérangé.

— Que c’est bon d’être à nous deux ! Pour moi au moins, dit-il en s’approchant d’elle, radieux de bonheur.

— Je me trouve si bien ici que je n’irai plus nulle part, surtout pas à Moscou.

— À quoi pensais-tu ?

— Moi ! je pensais… Non, non, va-t’en écrire, ne te laisse pas distraire, répondit-elle avec une petite moue, j’ai besoin de couper maintenant tous ces œillets-là, tu vois ? »

Et elle prit ses ciseaux à broder.

« Non, dis-moi à quoi tu songes, répéta-t-il, s’asseyant près d’elle et suivant les mouvements de ses petits ciseaux.

— À quoi je pensais ? à Moscou et à toi.

— Comment ai-je fait pour mériter ce bonheur ?