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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/184

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à une certaine activité personnelle. Grande fut sa surprise de voir cette poétique et charmante Kitty capable de songer, presque dès les premiers jours de leur mariage, au mobilier, à la literie, au linge, au service de la table, au cuisinier. La façon dont elle avait refusé de voyager pour venir s’installer à la campagne, l’avait frappé pendant leurs fiançailles ; maintenant il se sentait froissé de constater qu’après plusieurs mois l’amour ne l’empêchait pas de s’occuper des côtés matériels de la vie, et il la plaisantait à ce sujet.

Malgré tout, il l’admirait, et s’amusait de la voir présider à l’installation de la maison avec les nouveaux meubles arrivés de Moscou, faire poser des rideaux, organiser les chambres d’amis à l’intention de Dolly, diriger la nouvelle femme de chambre et le vieux cuisinier, entrer en discussion avec Agathe Mikhaïlovna, et lui retirer la garde des provisions. Le vieux cuisinier souriait doucement en recevant des ordres fantaisistes, impossibles à exécuter ; Agathe Mikhaïlovna secouait la tête d’un air pensif devant les nouvelles mesures décrétées par sa jeune maîtresse. Levine les regardait, et quand Kitty venait, moitié riant, moitié pleurant, se plaindre à lui de ce que personne ne la prenait au sérieux, il trouvait sa femme charmante, mais étrange. Il ne comprenait rien au sentiment de métamorphose qu’elle éprouvait en se voyant maîtresse d’acheter des montagnes de bonbons, de dépenser et de commander ce qu’elle voulait, habituée qu’elle avait été chez ses parents à restreindre ses fantaisies.