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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/183

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CHAPITRE XIV


Levine était marié depuis près de trois mois. Il était heureux, mais autrement qu’il ne l’avait pensé, et, malgré certains enchantements imprévus, se heurtait à chaque pas à quelque désillusion. La vie conjugale était très différente de ce qu’il avait rêvé ; semblable à un homme qui, ayant admiré la marche calme et régulière d’un bateau sur un lac, voudrait le diriger lui-même, il sentait la différence qui existe entre la simple contemplation et l’action. Il ne suffisait pas de rester assis sans faux mouvements, il fallait encore songer à l’eau sous ses pieds, diriger l’embarcation, soulever d’une main novice les rames pesantes.

Jadis, étant encore garçon, il avait souvent ri intérieurement des petites misères de la vie conjugale : querelles, jalousies, mesquines préoccupations. Jamais rien de semblable ne se produirait dans son ménage, jamais son existence intime ne ressemblerait à celle des autres. Et voilà que ces mêmes petitesses se reproduisaient toutes, et prenaient, quoi qu’il fît, une importance indiscutable.

Comme tous les hommes, Levine s’était imaginé rencontrer les satisfactions de l’amour dans le mariage, sans y admettre aucun détail prosaïque ; l’amour devait lui donner le repos après le travail, sa femme devait se contenter d’être adorée, et il oubliait absolument qu’elle aussi avait des droits