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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/182

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L’engouement de Wronsky pour la peinture et le moyen âge fut du reste de courte durée ; il eut assez d’instinct artistique pour ne pas achever son tableau, et reconnaître tristement que les défauts, peu apparents au début, devenaient criants à mesure qu’il avançait. Il était dans le cas de Golinitchef, qui, tout en sentant le vide de son esprit, se nourrissait volontairement d’illusions, et s’imaginait mûrir ses idées et assembler des matériaux. Mais là où celui-ci s’aigrissait et s’irritait, Wronsky restait parfaitement calme : incapable de se tromper lui-même, il abandonna simplement la peinture avec sa décision de caractère habituelle, sans chercher à se justifier ni à s’expliquer.

Mais la vie sans occupation devint vite intolérable dans cette petite ville, le palazzo lui parut tout à coup vieux et sale ; les taches des rideaux prirent un aspect sordide, les fentes dans les mosaïques, les écaillures des corniches, l’éternel Golinitchef, le professeur italien et le voyageur allemand devinrent tous intolérablement ennuyeux, et Wronsky sentit l’impérieux besoin de changer d’existence.

Anna fut étonnée de ce prompt désenchantement, mais consentit bien volontiers à retourner en Russie habiter la campagne.

Wronsky voulait passer par Pétersbourg pour y conclure un acte de partage avec son frère, et Anna pour y voir son fils. L’été devait se passer pour eux dans la grande terre patrimoniale de Wronsky.