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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/179

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Pour le moment, l’agitation l’emportait ; il voulut couvrir son tableau, s’arrêta, soulevant la draperie d’une main, et sourit avec extase à son saint Jean. Enfin, s’arrachant à grand’peine à sa contemplation, il laissa retomber le rideau, et retourna chez lui fatigué mais heureux.

Wronsky, Anna et Golinitchef rentrèrent gaiement au palazzo, causant de Mikhaïlof et de ses tableaux. Le mot talent revenait souvent dans leur conversation ; ils entendaient par là, non-seulement un don inné, presque physique, indépendant de l’esprit et du cœur, mais quelque chose de plus étendu, dont le sens vrai leur échappait. « Du talent, disaient-ils, certes il en a, mais ce talent n’est pas suffisamment développé, faute de culture intellectuelle, défaut propre à tous les artistes russes. »


CHAPITRE XIII


Wronsky acheta le petit tableau et décida même Mikhaïlof à faire le portrait d’Anna. L’artisan vint au jour indiqué et commença une esquisse, qui, dès la cinquième séance, frappa Wronsky par sa ressemblance, et par un sentiment très fin de la beauté du modèle. « Je lutte depuis si longtemps sans parvenir à rien, disait Wronsky en parlant de son portrait d’Anna, et lui n’a qu’à la regarder pour la bien rendre ; voilà ce que j’appelle savoir son métier. »

« Cela viendra avec la pratique, » disait Golinitchef pour le consoler ; car à ses yeux Wronsky avait du talent, et possédait d’ailleurs une instruction