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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/176

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Golinitchef et faisant allusion à une discussion dans laquelle il s’était avoué découragé par les difficultés pratiques de l’art.

— C’est tout à fait remarquable ! » dirent Golinitchef et Anna. Mais la dernière observation de Wronsky piqua Mikhaïlof, il fronça le sourcil et regarda Wronsky d’un air mécontent ; il ne comprenait pas bien le mot « habileté ». Souvent il avait remarqué, même dans les éloges qu’on lui adressait, qu’on opposait cette habileté technique au mérite intrinsèque de l’œuvre, comme s’il eût été possible de peindre une mauvaise composition avec talent !

« La seule remarque que j’oserai faire si vous me le permettez… dit Golinitchef.

— Faites-la, de grâce, répondit Mikhaïlof, souriant sans gaieté.

— C’est que vous avez peint un homme Dieu et non le Dieu fait homme. Du reste, je sais que c’était là votre intention.

— Je ne puis peindre le Christ que tel que je le comprends, dit Mikhaïlof d’un air sombre.

— Dans ce cas, excusez un point de vue qui m’est particulier ; votre tableau est si beau que cette observation ne saurait lui faire du tort… Prenons Ivanof pour exemple. Pourquoi ramène-t-il le Christ aux proportions d’une figure historique ? Il ferait aussi bien de choisir un thème nouveau, moins rebattu.

— Mais si ce thème-là est le plus grand de tous pour l’art ?