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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/11

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— Anna ! ne me crois-tu donc plus ? T’ai-je jamais rien caché ?

— Tu as raison ; mais si tu savais combien je souffre ! dit-elle, cherchant à chasser ses craintes jalouses. Je te crois, je te crois ; qu’avais-tu voulu me dire ? »

Il ne put se le rappeler. Les accès de jalousie d’Anna devenaient fréquents, et quoi qu’il fît pour le dissimuler, ces scènes, preuves d’amour pourtant, le refroidissaient pour elle. Combien de fois ne s’était-il pas répété que le bonheur n’existait pour lui que dans cet amour ; et maintenant qu’il se sentait passionnément aimé, comme peut l’être un homme auquel une femme a tout sacrifié, le bonheur semblait plus loin de lui qu’en quittant Moscou.

« Eh bien, dis ce que tu avais à me dire sur le prince, reprit Anna ; j’ai chassé le démon (ils appelaient ainsi, entre eux, ses accès de jalousie) ; tu avais commencé à me raconter quelque chose : En quoi son séjour t’a-t-il été désagréable ?

— Il a été insupportable, répondit Wronsky, cherchant à retrouver le fil de sa pensée. Le prince ne gagne pas à être vu de près. Je ne saurais le comparer qu’à un de ces animaux bien nourris qui reçoivent des prix aux expositions, ajouta-t-il d’un air contrarié qui parut intéresser Anna.

— C’est un homme instruit cependant, qui a beaucoup voyagé ?

— On dirait qu’il n’est instruit que pour avoir le droit de mépriser l’instruction, comme il méprise du reste tout, excepté les plaisirs matériels.