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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/106

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— Je ne reproche rien…

— Si fait, vous me le reprochez ! Mon Dieu, pourquoi ne suis-je pas morte ! Pardonne-moi, je suis nerveuse, injuste, dit-elle, tâchant de se dominer. Mais va-t’en. »

« Non cela ne saurait durer ainsi », se dit Alexis Alexandrovitch en sortant de la chambre de sa femme.

Jamais encore il n’avait été aussi vivement frappé de l’impossibilité de prolonger aux yeux du monde une telle situation ; jamais non plus la répulsion de sa femme, et la puissance de cette force mystérieuse qui s’était emparée de sa vie pour la diriger en contradiction avec les besoins de son âme, ne lui étaient apparues avec cette évidence !

Le monde et sa femme exigeaient de lui une chose qu’il ne comprenait pas bien, mais cette chose éveillait dans son cœur des sentiments de haine qui troublaient son repos et détruisaient le mérite de sa victoire sur lui-même. Anna, selon lui, devait rompre avec Wronsky, mais si tout le monde jugeait cette rupture impossible, il était prêt à tolérer leur liaison, à condition de ne pas déshonorer les enfants et de ne pas bouleverser sa propre existence.

C’était mal, moins mal cependant que de vouer Anna à une position honteuse et sans issue, que de le priver, lui, de tout ce qu’il aimait. Mais il sentait son impuissance dans cette lutte, et savait à l’avance qu’on l’empêcherait d’agir sagement, pour l’obliger à faire le mal que tout le monde jugeait nécessaire.