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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/103

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Le premier mouvement d’Anna fut de retirer sa main de celle de son mari, mais elle se domina et la lui serra.

« Je vous remercie de votre confiance… » commença-t-il ; mais, en regardant la princesse, il s’interrompit.

Ce qu’il pouvait juger et décider facilement, livré à sa propre conscience, lui devenait impossible en présence de Betsy, en qui s’incarnait pour lui cette force brutale indépendante de sa volonté, et maîtresse cependant de sa vie : devant elle il ne pouvait éprouver aucun sentiment généreux.

« Eh bien, adieu, ma charmante », dit Betsy en se levant. Elle embrassa Anna et sortit : Karénine la reconduisit.

« Alexis Alexandrovitch, dit Betsy, s’arrêtant au milieu du boudoir pour lui serrer encore la main d’une façon significative, je vous connais pour un homme sincèrement généreux, et je vous estime et vous aime tant, que je me permets un conseil, quelque désintéressée que je sois dans la question. Recevez-le ; Alexis Wronsky est l’honneur même, et il part pour Tashkend.

— Je vous suis très reconnaissant de votre sympathie et de votre conseil, princesse ; le tout est de savoir si ma femme peut ou veut recevoir quelqu’un, c’est ce qu’elle décidera. »

Il prononça ces mots avec dignité en soulevant ses sourcils comme d’habitude ; mais il sentit aussitôt que, quelles que fussent ses paroles, la dignité était incompatible avec la situation qui lui était faite.