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mon bulletin, mais, décidant que ce n’était pas la peine de retourner, je continuai ma route.

Malgré tous mes efforts pour me souvenir, je ne puis me rendre compte de mon état d’alors ; ce que je pensais, ce que je voulais, je n’en sais rien. Je me rappelle seulement que j’avais la conscience que quelque cbose d’épouvantable, de très grave se préparait dans ma vie. Était-ce si grave parce que je le pensais ainsi, ou bien avais-je un pressentiment ? Je ne sais. Peut-être aussi qu’après tout ce qui est arrivé, tous les événements antérieurs ont pris dans mon souvenir une teinte lugubre. J’arrivai devant le perron. Il était minuit passé, quelques voitures stationnaient devant la porte, attendant des clients, attirées par les fenêtres éclairées (les fenêtres éclairées étaient celles de notre salon et de notre salle de réception). Sans me rendre compte pourquoi nos fenêtres étaient éclairées si tard, je montai l’escalier, toujours dans l’attente de quelque chose de terrible, et je sonnai. Le domestique, un homme bon, diligent et très bête nommé Egor, m’ouvrit. La première chose qui me sauta aux yeux dans l’antichambre fut, au portemanteau, parmi d’autres vêtements, un pardessus. J’aurais dû m’en étonner, mais non, je m’y attendais. « C’est cela ! » me dis-je. Je demandai à Egor qui était là, il me nomma Troukhatchevsky. Je m’informai s’il y avait d’autres visiteurs ? Il répondit : « Personne ». Je me rappelle de quel air il me