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rendis compte qu’une fois arrivé dans mon cabinet, et je revins dans l’antichambre pour vérifier. Oui, je ne m’étais pas trompé. C’était son paletot, vous savez, un paletot à la mode (sans m’en rendre compte j’avais observé avec une attention extraordinaire tout ce qui ce rapportait à lui). J’interrogeai. C’était cela. Il était là. Au lieu de passer par le salon pour aller dans la salle, je traversai la chambre d’étude des enfants. Lise, ma fille, était assise devant un livre, et la vieille bonne avec la dernière-née se tenait auprès de la table et faisait tourner un couvercle. La porte de la salle était ouverte. J’entendis un arpège lent et leurs voix à lui et à elle. J’écoutai mais ne pus distinguer. Évidemment les sons du piano étaient produits exprès pour étouffer leurs paroles, leurs baisers peut-être.

Mon Dieu ! ce qui me monta au cœur ! Ce que je m’imaginai ! Quand je me souviens de la bête qui vivait en moi alors, l’effroi me saisit. Mon cœur se serra, s’arrêta, puis se remit à frapper comme un marteau. Le sentiment principal, comme dans chaque accès de colère, c’était la pitié pour moi-même. « Devant les enfants, devant la vieille bonne ! » pensais-je. J’avais probablement l’air terrible parce que Lise me regarda avec des yeux étranges. « Que faire ? me demandai-je. Entrer ? Je ne le puis pas. Je m’en irai, je n’en peux plus. Dieu sait ce que je ferais si… Mais je ne puis pas m’en aller ! »