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Dès le premier regard échangé entre ma femme et le musicien je vis que la bête qui était en eux, bravant toutes les conditions de la situation et du monde, demandait : « Peut-on ? » et répondait : « Oh oui, avec plaisir ». Je vis qu’il ne s’était pas attendu à trouver dans ma femme, une dame de Moscou, une femme si agréable, et qu’il en était très heureux, car il n’avait aucun doute qu’elle consentait. Toute la question était d’obtenir que ce mari insupportable ne gênât pas.

Si j’eusse été pur, je n’aurais pas songé à ce qu’il pouvait penser d’elle ; avant d’être marié, comme la majorité des hommes, je regardais ainsi les femmes, voilà pourquoi je lisais dans son âme comme dans un livre. J’étais au supplice surtout parce que j’étais sûr qu’elle n’avait d’autre sentiment envers moi qu’une irritation perpétuelle, qui s’interrompait parfois dans la sensualité coutumière, et parce que j’étais sûr également que cet homme, grâce à ses dehors élégants et à sa nouveauté, grâce surtout à son grand talent indiscutable, grâce au rapprochement qui se fait sous l’influence de la musique et à l’impression que produit la musique, surtout le violon, sur les natures nerveuses, devait non seulement plaire, mais immanquablement, sans aucune difficulté, la subjuguer, la vaincre et en faire ce qu’il voudrait. Je ne pouvais ne pas voir cela et je souffrais horriblement.