Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol27.djvu/342

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


musicien l’excitaient évidemment. Je vis qu’après la première entrevue, déjà, ses yeux brillaient particulièrement et que, probablement grâce à ma jalousie, entre lui et elle s’établissait cette espèce de courant électrique que provoque l’identité de l’expression du sourire et du regard. Elle rougissait, il rougissait ; elle souriait, il souriait. Nous parlâmes de musique, de Paris, de toutes sortes de futilités. Il se leva pour s’en aller ; le chapeau à la main, sur sa hanche dandinante, il se tint debout, regardant tantôt elle, tantôt moi, comme s’il attendait ce que nous allions faire. Je me rappelle cette minute, précisément parce qu’alors je pouvais ne pas l’inviter, et rien ne serait arrivé. Mais je jetai un regard sur lui, sur elle. « Ne va pas croire que je puisse être jaloux de toi », pensai-je en la regardant, « ou que j’aie peur de toi », me dis-je m’adressant mentalement à lui. Et je l’invitai à apporter un soir son violon pour jouer avec ma femme. Elle leva sur moi un regard étonné, son visage s’empourpra, comme si elle eût été saisie d’une soudaine frayeur. Elle commença par se récuser, disant qu’elle ne jouait pas assez bien. Ce refus m’excita davantage et j’insistai. Je me souviens du sentiment étrange avec lequel je regardai sa nuque à lui, son cou blanc, contrastant avec ses cheveux noirs séparés par une raie, quand, de sa démarche sautillante comme celle d’un oiseau, il sortit de chez nous. Je ne pouvais