Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol27.djvu/322

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Nous vivions ainsi dans un perpétuel brouillard, sans voir notre état. Et s’il n’était arrivé ce qui s’est passé, j’aurais vécu ainsi jusqu’à la vieillesse, et serais mort convaincu que ma vie avait été bonne, sinon très bonne, du moins pas mauvaise, ordinaire, je n’aurais pas vu cet abîme de malheurs et ce mensonge ignoble dans lequel je me débattais.

Nous étions comme deux galériens attachés au même boulet, qui s’exècrent, s’empoisonnent l’existence, et cherchent à ne pas le voir.

J’ignorais encore que quatre-vingt-dix-neuf ménages sur cent vivent dans cet enfer et qu’il n’en saurait être autrement. Je ne savais cela ni par les autres ni par moi-même.

Étranges sont les coïncidences qui se trouvent dans la vie régulière et même irrégulière ! Juste à l’époque où la vie des parents devient impossible, la nécessité d’aller habiter la ville pour l’éducation des enfants se fait sentir. Ainsi parut pour nous le besoin d’aller nous installer en ville.

Il se tut, par deux fois laissa entendre, dans les demi-ténèbres, ce son qui, en ce moment, me parut des sanglots comprimés.

Nous approchions d’une station.

— Quelle heure ? demanda-t-il.

Je regardai. Il était deux heures.

— Vous n’êtes pas trop fatigué ? dit-il.

— Non, c’est vous qui êtes fatigué ?