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cela, je m’enorgueillissais démesurément. Oui, j’étais un effroyable cochon avec la conviction d’être un ange.

La période de mes fiançailles dura peu. Je ne puis me la rappeler sans honte. Quelle abomination ! Il est donc entendu que l’amour est un sentiment moral et non sensuel. S’il en est ainsi cette attirance spirituelle devrait s’exprimer par des paroles, des entretiens, des conversations. Rien de pareil : il nous était très difficile de converser en tête-à-tête. Quel travail de Sisiphe c’était. À peine avions-nous découvert ce qu’il fallait dire et l’avions-nous exprimé qu’il fallait recommencer à nous taire et chercher de nouveaux sujets. Nous n’avions rien à nous dire. Tout ce que nous pouvions nous imaginer sur la vie qui nous attendait, sur notre établissement, était dit. Et quoi après ? Si nous avions été des animaux nous aurions su que nous n’avions pas à causer ; tandis que nous devions parler sans avoir rien à dire. Car ce qui nous occupait n’était pas une chose qui pouvait se rendre par des paroles. Et puis, cette coutume inepte de manger des bonbons, cette goinfrerie bestiale pour les sucreries, ces abominables préparatifs de noce : ces discussions sur l’appartement, sur la chambre à coucher, la literie, les peignoirs, les robes de chambre, la lingerie, les toilettes. Comprenez donc que si l’on se marie selon « Domostroy, » comme disait tantôt ce vieillard,