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classes, même des paysans, il est arrivé cette chose effrayante que j’ai succombé non parce que j’étais subjugué par les charmes d’une certaine femme ; aucune femme ne m’a séduit ; j’ai succombé parce que le monde dans lequel je vivais ne voyait dans cette chose dégradante qu’une fonction légitime et utile pour la santé, que d’autres n’y voyaient qu’un amusement naturel, non seulement excusable pour un jeune homme, mais même innocent. Je ne comprenais pas qu’il y avait là une chute et je commençai simplement à m’adonner à ces plaisirs, en partie désir, en partie nécessité, qu’on me faisait croire propres à mon âge, comme je m’étais mis à boire et à fumer, Cependant il y avait dans cette première chute quelque chose de particulier et de touchant.

Je me souviens que tout de suite, là-bas, sans sortir de la chambre, je fus pris d’une si profonde tristesse que j’avais envie de pleurer ; de pleurer sur la perte de mon innocence, sur la souillure définitive de mes idées sur la femme. Oui, les relations simples, naturelles, avec la femme pour moi étaient perdues à jamais. Des relations pures avec les femmes, désormais je n’en pouvais plus avoir. J’étais devenu ce qu’on appelle un voluptueux. Or être voluptueux est un état physique comme l’état d’un morphinomane, d’un ivrogne et d’un fumeur. De même que le morphinomane, ou l’ivrogne, ou le fumeur, n’est plus un homme normal, de même