Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol27.djvu/253

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Pour toute la vie parfois, dit la dame en haussant les épaules.

— Mais cela n’arrive que dans les romans. Dans la vie jamais. Dans la vie, cette préférence pour l’un à l’exclusion de tous les autres dure rarement plusieurs années ; c’est plus souvent une question de mois ou même de semaines, de jours, d’heures, reprit-il, prenant plaisir à étonner ses auditeurs.

— Oh ! monsieur… Mais non… non… Permettez ! dit tout le monde à la fois. Le commis lui-même émit un mot de réprobation.

— Oui, je sais ! fit le monsieur aux cheveux gris, en élevant la voix de façon à couvrir les nôtres, vous parlez de ce qu’on croit exister et moi je parle de ce qui est. Tout homme éprouve envers n’importe quelle jolie femme ce que vous appelez l’amour.

— Ah ! c’est terrible ce que vous dites là ! Ce sentiment qu’on nomme l’amour, et qui dure non pas des mois et des années mais toute la vie, il existe pourtant parmi les hommes ?

— Non, non. En admettant même qu’un homme puisse préférer une certaine femme pour toute la vie, alors la femme, selon toutes probabilités, en préférera un autre ; ce fut, c’est et sera ainsi éternellement, dit-il, et, prenant une cigarette, il se mit à fumer.

— Mais un sentiment réciproque peut exister, objecta l’avocat.