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frayeur ni désespoir, est une exception très rare dans notre milieu, la mort inquiète, réprouvée, révoltée, est une exception très rare parmi le peuple. Et il y a une innombrable quantité de ces hommes, qui, privés de tout ce qui pour nous et pour Salomon fait l’unique bien de la terre, connaissent cependant le plus grand bonheur.

J’élargis le champ de mes observations. J’examinai la vie des masses d’hommes disparues, et celle de mes contemporains.

Je vis des hommes qui avaient compris le sens de la vie, qui savaient vivre et mourir. J’en vis non pas deux, trois ou dix, mais des centaines, des milliers, des millions. Tous, intiniment différents par leurs mœurs, leur intelligence, leur instruction, leur position, tous connaissaient le sens de la vie et de la mort, travaillaient tranquillement, enduraient les privations et les souffrances, et vivaient et mouraient, voyant en tout cela le bonheur, non la vanité. Et j’aimai ces hommes. Plus je pénétrais leur vie, aussi bien celle des vivants que celle des morts, que je connaissais par des lectures ou des récits, plus je les aimais, et plus il me devenait facile de vivre.

Je vécus ainsi deux années pendant lesquelles s’accomplit en moi cette transformation qui se préparait depuis longtemps et dont le germe, de tout temps, avait été dans mon âme.

Il arriva non seulement que la vie de notre