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grande masse de l’humanité, à qui il n’est pas donné de s’amuser en jouissant du travail des autres, mais qui doit travailler pour eux.

Pour que toute l’humanité puisse vivre, pour quelle continue la vie en lui donnant un sens, eux, ces milliards d’êtres, doivent concevoir une autre et réelle signification de la foi. Ce n’est pas parce que moi, avec Salomon et Schopenhauer, nous ne nous tuons pas, ce n’est pas cela qui me convaincra de l’existence de la foi, mais le fait que ces milliards d’êtres ont vécu et vivent, nous portant, nous et Salomon, sur les ondes de la vie.

Alors je commençai à me rapprocher des croyants parmi les hommes pauvres, simples, ignorants des pèlerins, des moines, des sectaires, des paysans. La religion de ces gens était aussi chrétienne que celle des prétendus croyants de notre monde. Bien des superstitions étaient mêlées aussi aux vérités chrétiennes, avec cette différence que les superstitions des croyants de notre monde leur étaient absolument inutiles, n’importaient pas à leur vie, n’étaient qu’une sorte d’amusement épicurien, tandis que les superstitions des croyants appartenant au peuple travailleur étaient si intimement liées à leur vie qu’on ne pouvait se l’imaginer sans ces superstitions. Elles étaient les conditions mêmes de cette vie. Toute la vie des croyants de notre monde était en opposition avec leur foi tandis que toute la vie des croyants appartenant au peuple