Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/19

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


prononcée par son frère avait été la légère poussée imprimée au mur prêt à s’effondrer, entraîné par son propre poids. Cette remarque lui indiqua seulement qu’à l’endroit où il croyait que la foi résidait il n’y avait plus qu’une place vide, de sorte que les paroles qu’il prononçait, les signes de croix et les génuflexions qu’il faisait en priant n’étaient que des actes parfaitement stupides. Leur insanité une fois reconnue, il ne pouvait plus les répéter.

C’est ce qui doit arriver, je pense, pour l’immense majorité. Je parle des hommes de notre culture, des gens sincères vis-à-vis d’eux-mêmes et non de ceux qui ne voient dans la religion que le moyen d’atteindre quelque but éphémère. Ceux-ci sont le plus foncièrement athées. En effet, si pour eux la religion n’est qu’un moyen d’arriver à n’importe quel but, alors ce n’est plus la religion. Pour les hommes de notre culture, la lumière de la science et de la vie fait s’écrouler ce fragile édifice, qu’ils aient remarqué la place vide, en eux-mêmes, ou qu’ils ne l’aient pas encore aperçue.

La croyance qui me fut inculquée dès l’enfance s’en est allée de moi comme des autres, avec cette différence qu’ayant lu dès l’âge de quinze ans des ouvrages philosophiques, mon détachement de la religion fut conscient de très bonne heure.

À l’âge de seize ans j’avais cessé de prier, par ma propre impulsion ; j’avais cessé d’aller à l’église, de faire mes dévotions ; je ne croyais plus en ce