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de grands cheveux donnaient à cette tête une individualité purement extérieure, tandis qu’une expression d’agitation puérile se concentrait dans l’étroit espace situé à la racine du nez. Vronskï et Anna, selon Mikhaïlov, devaient être des Russes de distinction, riches, et n’entendant rien à l’art comme tous les Russes riches qui se posent en amateurs et en connaisseurs. « Ils ont certainement visité toutes les galeries anciennes et maintenant ils font le tour des ateliers modernes des charlatans allemands et des imbéciles préraphaélistes anglais, et ils viennent chez moi uniquement pour compléter leur tournée », pensa-t-il. Il connaissait bien la façon dont les dilettantes (plus ils sont intelligents, pire cela est) examinent les ateliers des peintres modernes ; leur seul but est de pouvoir dire que l’art est en décadence et que plus on voit la nouvelle école, plus on admire les anciens maîtres. Il s’attendait à tout cela. Il voyait tout cela sur leurs visages ; il le lisait dans l’indifférence avec laquelle ils causaient entre eux, regardaient les mannequins et les bustes et se promenaient librement pendant que lui découvrait ses toiles.

Malgré cela, pendant qu’il feuilletait ses études, relevait les stores, écartait les voiles, il ressentait une très forte émotion, d’autant plus grande que malgré son intime conviction que tous les Russes riches et de grande condition ne pouvaient être