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depuis, à formuler le moindre regret. Jamais au contraire il ne s’était montré aussi respectueux, aussi tendre, aussi préoccupé de la crainte qu’elle ne souffrît de sa situation. Lui, cet homme si absolu, non seulement ne lui faisait jamais la plus petite objection, mais ne manifestait aucune volonté, et ne paraissait soucieux que de prévenir ses désirs. Comment n’aurait-elle pas été reconnaissante, bien que cette incessante préoccupation dont elle était l’objet, ces soins assidus dont il l’entourait lui fussent parfois un peu pénibles.

Quant à Vronskï, en dépit de la réalisation de ses vœux les plus ardents, il n’était pas complètement heureux. Il ne tarda pas à s’apercevoir que la satisfaction de son désir ne lui donnait qu’une faible parcelle de cette immense félicité qu’il avait espérée. L’éternelle erreur des gens qui s’imaginent que le bonheur consiste dans la réalisation de leurs désirs lui apparut alors dans toute sa vanité. Tout d’abord lorsqu’il avait dépouillé l’uniforme, il avait senti tout le charme inconnu pour lui de sa liberté et, en particulier, de la liberté de l’amour. Il avait été alors vraiment heureux. Mais ce bonheur fut de courte durée. Il sentit bientôt naître l’angoisse dans son âme. Il voulut se trouver des désirs, leur assigner un but. Malgré lui il s’attacha à des caprices passagers, les prenant pour des aspirations sérieuses. Il lui fallait employer son temps à l’étranger, en pleine liberté, hors des