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cherchait à comprendre ce qui pouvait se passer en lui, mais malgré tous les efforts de sa pensée pour le suivre, il voyait à l’expression de ce visage calme et sévère, au jeu des muscles et des sourcils, que le mourant entrevoyait de plus en plus clairement des mystères qui restaient cachés pour lui.

— Oui, oui, c’est ainsi… prononça lentement le mourant. Attendez. — Il se tut de nouveau. C’est cela !… fit-il tout d’un coup d’un ton calme comme si tout était résolu pour lui. Ô Seigneur ! et il soupira profondément.

Marie Nikolaïevna lui toucha les pieds.

— Ils se refroidissent, dit-elle.

Très longtemps, comme il sembla à Lévine, le malade resta couché immobile ; mais il était toujours vivant et respirait par instants. Lévine était déjà fatigué de la tension de sa pensée ; malgré tous ses efforts, il se sentait incapable de le comprendre ; il sentait que depuis longtemps il était resté en arrière. Il n’avait plus même la force de penser à la mort, malgré lui il songeait à ce qu’il allait être forcé de faire : lui fermer les yeux, l’habiller, commander le cercueil. Et, chose étrange, il se sentait tout à fait indifférent et n’éprouvait ni douleur, ni regret, ni encore moins de pitié pour son frère. Le seul sentiment qu’il éprouvât c’était plutôt de l’envie pour la certitude que le mourant avait maintenant et à laquelle lui ne pouvait prétendre.