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changer de place les mots. Avait-il dit : Mes jambes ont des plaies, alors il ne permettait pas de mettre : J’ai des plaies aux jambes. Son âme pendant ce temps, attendrie et irritée par la pitié, c’est-à-dire par l’amour, enveloppait chaque image dans la forme artistique et repoussait tout ce qui ne correspondait pas à l’idée de la beauté éternelle et de l’harmonie. Aussitôt que Siomka se laissait entraîner par l’exposé de détails disproportionnés, sur les moutons de l’étable, etc., Fedka se fâchait et disait :

— Va-t-en ! tu arranges déjà !

Je n’avais qu’à faire une allusion, par exemple, à l’attitude du paysan quand sa femme court chez son beau-frère, et aussitôt dans l’imagination de Fedka, aparaissaient des moutons à l’étable, les soupirs du vieillard, le délire du petit enfant Serge. Si je faisais allusion à un tableau artificiel et faux, aussitôt, en se fâchant, il disait qu’il ne fallait pas cela. Je proposai, par exemple, de décrire le paysan. Il y consentit. Mais à ma proposition de décrire ce que pense le paysan quand sa femme part chez son beau-frère, aussitôt il imagina cette réflexion : « Si tu avais affaire au défunt Savoska, il te les tirerait tes tresses ! » Et il prononça cette phrase d’un ton si fatigué, avec tant sérieux, de calme et, en même temps, de bonne humeur, en appuyant la tête sur son bras, que les enfants pouffèrent de rire. La qualité principale de chaque art, le