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de publier le journal le Bedeau. On s’abonne, etc., etc. » Quoi qu’il en soit, il n’en faut pas moins admettre comme incontestable l’une des deux propositions suivantes : ou le besoin d’une chose se fait sentir pour le public, et aussitôt il la trouve ; ou le public trouve cette chose par la raison qu’il en avait besoin.

Il y a longtemps que je nourris au fond de mon âme la conviction que j’ai une œuvre à accomplir, une œuvre, avec majuscules s’il vous plaît, une mission à remplir, un gouffre où, nouveau Curtius, je dois me précipiter et m’engloutir, homme et bête ; une grande plaie sociale à mettre à nu et à panser. Cette préoccupation m’assiège depuis longues années. Je l’entends qui s’acharne à mes trousses, au milieu du tumulte des rues ; elle se dresse devant moi dans la solitude du cabinet ; elle m’a arrêté bien souvent le bras quand je soulevais la coupe du festin ; je l’ai sentie à mes côtés dans mes excursions vagabondes à Rotten-Row ; elle m’a suivi jusqu’aux rives les plus lointaines ; sur le galet de Brighton, comme sur le sable de Margate, cette voix mystérieuse couvrait le mugissement des flots de son refrain monotone. Elle ne respecte pas même mon bonnet de nuit, et de là, en tapinois, murmure à mon oreille : Debout, dormeur, debout ! car ton œuvre n’est pas accomplie. L’an passé, par un beau clair de lune, au milieu des ruines du Colisée, cette voix secrète et vigilante s’éleva jusqu’à moi, et me dit : « Smith ou Jones (l’auteur désirant garder l’anonyme, aucun de ces noms n’est le sien), Smith ou Jones, mon brave garçon, tout cela est bel et bien, mais vous devriez être à votre table, à écrire votre grand ouvrage des Snobs. »

Quand un homme se sent ainsi appelé à une sorte de mission, c’est folie à lui de chercher à s’y soustraire. Il faut qu’il catéchise les peuples de la terre, qu’il se déboutonne, comme dirait notre ami Jeames Crow, ou qu’il étouffe jusqu’à ce que mort s’ensuive. « Veuillez, je vous prie, considérer, me suis-je souvent écrié mentalement en m’adressant à votre humble serviteur, la route préparatoire que vous avez successivement parcourue, et qui vous a