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tale, insista pour servir lui-même ses amis de droite et de gauche. Ayant donc choisi un morceau particulièrement épicé, il voulut le porter de sa propre main à la bouche de ses convives.

Je n’oublierai jamais la mine que fit le pauvre Didloff lorsque Son Excellence, après avoir pétri en boulettes une portion fort respectable du susdit ragoût, et laissant échap- per les exclamations « Buk buk ! » (ce qui veut dire en turc : Bon, très-bon), finit par lui administrer cette affreuse pilule. Quand il la sentit à ses lèvres, les yeux du Russe sortaient de leur orbite ; il l’avala avec des contorsions de possédé, et, saisissant au hasard une bouteille qu’il prit pour du sauterne, et qui était de l’eau-de-vie de Cognac, il la but presque tout d’un trait avant de s’apercevoir de son erreur. C’est ce qui l’acheva. On l’enleva presque mort de la salle du festin, et on alla le mettre au frais sur une terrasse du Bosphore.

Lorsque ce fut mon tour, j’avalai la boulette avec un sourire sur la figure, tout en donnant au diable, mais en arabe, l’Excellence qui me l’offrait. Puis je passai ma langue sur mes lèvres avec l’épanouissement de la satisfaction, et lorsqu’on servit le plat suivant, j’exécutai moi-même une boulette avec une telle dextérité, et je la plongeai avec tant de grâce dans la bouche du vieux ministre, que dès ce moment son cœur me fut gagné. La Russie tomba en disgrâce, et l’on signa le traité de Kabobanople. Quant à Didloff, ce fut pour lui l’arrêt suprême. On le rappela à Saint-Pétersbourg, et sir Roderic Murchison l’a vu travaillant aux mines de l’Oural sous le n° 3967.

Ai-je besoin de vous dire la morale de cette histoire ? C’est que dans la société il y a une foule de choses désagréables qu’il nous faut avaler le sourire sur les lèvres.