Page:Thackeray - La Foire aux vanites 1.djvu/94

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’autre en veste rouge de soldat. Au moment de s’endormir, miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver.

À quatre heures, par une matinée d’été assez brillante pour donner un aspect joyeux même aux sombres murailles de Great-Gaunt-Street, la fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit et l’avertit de se préparer pour le départ ; puis tirant les verroux du vestibule, et ouvrant la grande porte dont les gonds firent par un long grincement tressaillir les échos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et prit un fiacre à la station de l’endroit. Il est inutile d’entrer dans des détails sur le numéro de la voiture ou de constater que le cocher était venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street avec l’espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui ayant besoin de l’assistance de son véhicule pour rentrer chez lui le payerait avec la générosité de l’ivresse.

Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il eut à se détromper grandement. Car le digne baronnet qu’il voiturait dans sa boîte jusqu’à la Cité ne lui donna pas un sou en sus du prix de la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter, jeter dans le ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer qu’il en appellerait aux tribunaux pour se faire payer son dû.

« Songez-y à deux fois, dit l’un des valets d’écurie, vous avez à faire à sir Pitt Crawley.

— Entends-tu, Joe, cria le baronnet d’un air approbateur ; je voudrais bien voir un homme qui oserait me faire aller !

— Et moi aussi ! dit Joe en bougonnant entre ses dents et en chargeant les bagages du baronnet sur la voiture.

— Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du parlement au cocher.

— Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la rage dans le cœur, car il avait promis cette place à un jeune étudiant de Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne de pourboire. Miss Sharp avait pris une place à l’intérieur de la voiture qui allait la transporter dans un monde nouveau. Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements sur ses genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss Sharp obligée de quitter l’intérieur, vint prendre place à côté de lui ; comment il la couvrit d’un de ses paletots, et finit par reprendre toute sa belle humeur ;