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conté plusieurs de ses histoires indiennes redites pour la sixième fois.

« J’aimerais à voir l’Inde, dit Rebecca.

— Vraiment ? » dit Joseph de l’accent le plus tendre.

Et on peut affirmer que cette adroite question en préparait une autre plus tendre encore ; sa respiration était toute entrecoupée, toute haletante, et la main de Rebecca, placée sur son cœur, pouvait en compter les pulsations fébriles. Mais… ô contre-temps ! la cloche sonna pour le feu d’artifice, et, emportés par le flot impétueux et irrésistible, nos deux amants furent obligés de suivre le courant de la foule.

Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindre la société pour le souper ; car, en réalité, il ne prenait pas une part bien active aux divertissements du Vauxhall. Il passa à deux reprises devant le cabinet où se trouvaient maintenant réunis nos deux couples, et personne ne fit attention à lui. Les couverts étaient mis seulement pour quatre. Nos amoureux causaient entre eux avec un abandon où respirait le bonheur, et quant à Dobbin, on paraissait s’en souvenir aussi peu que s’il n’eût jamais existé.

« Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec attention ; je ferai mieux d’aller causer avec l’ermite. »

Il s’éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des plats, pour se rendre à la sombre allée qui conduisait à l’habitation de carton du fameux ermite. Tout cela n’était pas fort gai pour Dobbin, et se trouver seul au Vauxhall, j’en ai jugé à mes dépens, est peut-être le plus désagréable des plaisirs que puisse se donner un célibataire.

Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets, où régnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe était à l’apogée de sa gloire, donnant ses ordres au garçon avec la plus grande majesté. Il faisait la salade, débouchait le champagne, découpait les poulets, mangeait et buvait la plus grande partie de ce qu’on mettait sur la table. Enfin il insista pour avoir un bol de rak-punch ; on ne va pas au Vauxhall sans prendre un bol de rak-punch.

« Garçon, un rak-punch. »

Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire ; pourquoi pas un bol de rak-punch aussi bien que toute autre chose ? N’est-ce pas un bol d’acide prussique qui fut cause que