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histoire d’un intérêt palpitant, dont le lecteur aurait traversé les chapitres fantastiques dans une course furieuse et haletante. Figurez-vous en tête de ce chapitre le titre suivant :


LA NUIT D’ATTAQUE.

La nuit était sombre et lugubre ; les nuages étaient noirs, noirs, plus noirs que la suie ; sur le haut des vieilles masures, les cheminées se tordaient sous l’effort d’un vent déchaîné, et les tuiles tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues désertes. Pas une âme ne bravait la tempête. Les gardiens de nuit restaient blottis dans leurs guérites, où des torrents de pluie les inondaient de leurs flots grossis, et le feu retentissant de la foudre les frappait de mort ; c’est ainsi que l’un d’eux avait péri en face des Enfants-Trouvés. Un manteau roussi, une lanterne brisée, un bâton rompu en deux par le feu du ciel était tout ce qu’on avait retrouvé du gros Will Steadfast, dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu de son siége… Vers quelle heure ? L’ouragan ne donne d’autres nouvelles de ses victimes que les derniers cris de l’agonie, alors qu’il les emporte avec lui. Nuit horrible ! Il faisait noir, aussi noir que dans le tuyau de la cheminée. Pas de lune, non ! pas la moindre lune, pas une étoile. Pas une petite, faible, vacillante, solitaire étoile ; une seule s’était montrée dans la soirée, mais elle avait caché sa face, toute tremblante au milieu du ciel assombri, et s’était bien vite retirée.

« Un, deux, trois ; c’est le signal convenu avec la Visière-Noire.

« Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels ? cria une voix sortie de dessous terre ; avec le vingt-deux faites leur affaire en un tour de main.

— Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la falourde pour affurer le négriot ; il faut goupiner avec prudence ; nous pourrons jaspiner quand nous aurons versé le raisiné. Toi, le Rouge, regarde dans la taule du dabe, et mettez la main sur le mauricaud. »

Et d’une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta :

« Je vais faire l’affaire d’Amélia. »

Puis ce fut un silence de mort !

« Allongez le crucifix à ressort, » dit la Visière-Noire…