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enfant qui a été en pension. Vos enfants feront de même et subiront un pareil traitement, selon toute probabilité.

Quand la férule s’abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.

Je ne saurais trop dire pourquoi ; car la torture dans une école publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, et jusqu’à un certain point on n’aurait pas bon air de vouloir s’insurger contre elle. Peut-être l’âme bonasse de Dobbin était-elle révoltée contre cet acte de tyrannie ; ou peut-être, en proie à un furieux désir de vengeance, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleux bourreau, qui se donnait des airs de conquérant. Il en avait toute la hauteur, toute l’arrogance, tous les priviléges. Devant lui les drapeaux s’agitaient, les tambours battaient aux champs, et on lui portait les armes. Quel que fût le motif de la détermination de Dobbin, il ne fit qu’un bond, et d’une voix ferme :

« Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet enfant, ou bien je vais…

— Ou bien vous allez quoi faire ? demanda Cuff tout surpris de cette interruption ; allons, tendez votre main, petite bête, reprit-il aussitôt.

— Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée que vous ayez reçue de votre vie, » dit Dobbin en réponse à la première partie des paroles de Cuff.

Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un coup d’œil d’étonnement et d’incrédulité sur le champion qui venait de surgir soudainement pour sa défense ; l’étonnement de Cuff n’était pas moins grand.

Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la révolte des colonies de l’Amérique du Nord ; imaginez-vous le géant Goliath ayant devant lui le petit David qui vient le provoquer, et vous aurez une idée des sentiments de M. Reginald Cuff en recevant la proposition de ce cartel.

« Après la classe, » répondit-il, mettant un temps d’arrêt et avec un regard qui voulait dire : « Faites votre testament d’ici là, et recommandez à vos amis vos dernières volontés.

— À votre aise, dit Dobbin ; vous me servirez de second, Osborne.

— Soit, si vous le désirez, » dit le petit Osborne ; et comme son père avait voiture, c’était tout au plus s’il ne rougissait pas d’un pareil champion.