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de l’escalier. On poussa discrètement la porte de la cuisine, et la pauvre Pauline pensa s’évanouir de terreur, quand, à son retour de l’église, elle vit se dresser devant elle son hussard aux yeux effarés. Il était aussi pâle que l’amant de Lénore dans la légende allemande. Pauline pensa bien à crier ; mais ses cris auraient fait venir ses maîtres, et que serait alors devenu son bien-aimé ? Elle préféra donc étouffer toute exclamation. Après s’être assurée que son héros n’était point un vain fantôme, elle lui servit de la bière et les restes du dîner que Jos, dans l’excès de ses terreurs, avait renvoyé presque intact. Entre chaque bouchée, le hussard faisait à sa belle le récit de la déroute.

Son régiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment, avait soutenu à lui seul l’effort de toute l’armée française ; mais force avait été de plier devant le nombre. Toute l’armée anglaise était maintenant taillée en pièces, tous les régiments avaient été détruits l’un après l’autre. En vain les Belges avaient tenté d’en sauver quelques-uns du carnage ; les soldats du duc de Brunswick, prenant la fuite avaient laissé tuer leur duc, en un mot, la débâcle était générale. Quant à Régulus, il ne désirait qu’une chose, c’était de noyer dans des flots de bière la douleur de la défaite.

Isidore, qui, sur ces entrefaites, était venu à la cuisine, s’empressa d’aller tout répéter à M. Joseph.

« Tout est fini, lui cria-t-il dès qu’il fut à portée d’être entendu, le duc de Wellington est prisonnier, le duc de Brunswick est tué, l’armée anglaise est en déroute… Un seul homme a pu échapper au massacre, il est en ce moment à la cuisine. Venez, venez, il vous dira tout. »

Jos s’élança aussitôt vers la cuisine, et trouva Régulus occupé à venger sa défaite sur une bouteille de bière. À l’aide des phrases les plus françaises qu’il put trouver, et qui étaient fort loin d’être irréprochables au point de vue grammatical, Joseph pria le hussard de recommencer son récit. Ce récit s’augmentait de détails de plus en plus lugubres à chaque nouvelle édition donnée par Régulus. De tout le régiment, il était le seul homme qui n’eût pas succombé à cette boucherie. Il avait vu le duc de Brunswick étendu mort, les hussards en fuite, et les Écossais hachés par le canon.

« Et le ***e ? » balbutia Jos.