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et consolation. J’ai passé ma matinée dans les larmes et la prière dans l’appréhension des périls qui menacent nos maris, nos troupes, nos alliés. Et venant ici dans l’espoir d’y trouver asile et protection auprès du seul ami qui me reste pour me défendre au milieu de ces scènes de sang et de carnage, devais-je m’attendre à vous voir partir, vous aussi ?

— Ah ! chère madame, répondit Jos oubliant toutes les anciennes rancunes, il ne faut pas vous tourmenter ainsi ; je dis seulement que j’aurais du plaisir à aller voir cela ! c’est un langage que tiendrait tout Anglais à ma place ; mais mon devoir, à moi, m’enchaîne ici, et je ne puis laisser cette pauvre sœur qui est là enfermée dans sa chambre. »

En même temps il désignait du doigt la porte d’Amélia.

« Noble frère et excellent cœur ! dit Rebecca en passant sur ses yeux son mouchoir, qui sentait l’eau de Cologne, comme j’ai été injuste envers vous, moi qui vous accusais de n’avoir point de cœur !

— Oh ! certes oui, je vous le jure, dit Jos en portant sa main sur l’organe en question, vous avez été injuste envers moi, chère mistress Rawdon, oh ! oui, bien injuste !

— Il faudrait être aveugle pour nier votre fidélité et votre dévouement à votre sœur ; mais vous, il y a deux ans, je m’en souviens encore parfaitement, vous avez été bien perfide à mon endroit. »

Et Rebecca, après avoir un instant fixé ses yeux sur lui, se dirigea vers la fenêtre.

Une vive rougeur monta aux oreilles de Jos. L’organe dont Rebecca accusait l’absence chez lui se mit à faire de furieuses gambades. Il se rappela son brusque éloignement, sa passion incandescente d’autrefois, leurs promenades en voiture, la bourse de soie verte, le temps où il contemplait avec un cœur épris la blancheur de ses bras et l’éclat de ses yeux.

« Je sais que vous me croyez ingrate, reprit Rebecca. » Et quittant la fenêtre, elle se mit à le regarder de nouveau ; puis elle continua d’une voix émue et tremblante :

« Votre froideur, vos regards dédaigneux, tout dans vos manières, lorsque nous nous sommes retrouvés dernièrement, tout m’a prouvé votre indifférence et votre oubli. Quant à moi, n’avais-je pas des motifs pour vous éviter ? Cherchez dans votre cœur la réponse à cette question. Pensez-vous que mon mari