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le désespoir, étaient peints sur sa figure. Ce souvenir tortura longtemps l’âme de Dobbin ; cette image lui apparaissait comme un remords à travers les douloureuses angoisses d’une tendresse inquiète et compatissante.

Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules son peignoir du matin, ses cheveux tombaient en désordre, ses grands yeux étaient ternes et fixes. Comme pour aider aux préparatifs de départ et montrer qu’en ces circonstances critiques elle aussi pouvait être utile, elle avait pris dans la commode le ceinturon de George, et le tenant toujours à la main, suivait son mari pas à pas et en silence. Elle entra dans le salon, et là, appuyée contre le mur, elle pressait ce ceinturon sur son sein d’où l’écharpe cramoisie descendait comme une longue traînée de sang. À ce pénible spectacle, notre bon et sensible capitaine entendit une voix accusatrice s’élever dans sa conscience.

« Mon Dieu, pensa-t-il, voilà pourtant l’affliction, dont je n’ai pas su respecter le mystère. »

C’était une de ces douleurs immenses que les paroles ne sauraient ni calmer ni adoucir. Pénétré d’une vive sympathie, il s’arrêta un moment à contempler cette femme avec la tendresse d’une mère qui voit souffrir son enfant.

Enfin George prit la main d’Emmy, la reconduisit dans sa chambre à coucher, et reparut immédiatement, mais seul cette fois. Les derniers adieux avaient eu lieu ; il partit.

« Grâce au ciel, pensa George en descendant l’escalier son épée sous le bras, voilà un terrible moment de passé. »

Il se rendit en toute hâte au lieu de ralliement, où soldats et officiers arrivaient de toutes parts et en tumulte. Son pouls battait bien fort, ses joues étaient bien brûlantes, on allait jouer au grand jeu des batailles, et il avait sa part dans l’enjeu !

George, répondant ainsi au premier appel de la trompette guerrière, s’était élancé des bras de sa femme pour se soustraire à des pensées qui auraient pu amollir son courage. Il rougissait presque de cette faiblesse de cœur, de ce mouvement de tendresse. Ce reproche, hélas ! il n’avait eu, jusqu’ici, que trop rarement à se l’adresser. Du reste, le même sentiment d’anxiété et d’exaltation régnait dans tout le régiment, depuis le gros-major, qui conduisait ses hommes au feu, jusqu’à l’enseigne Stubble, qui ce jour-là portait le drapeau.

Le soleil se montrait à peine à l’horizon, lorsque le 2e régiment