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après l’avoir vainement cherché à la table de jeu. La figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l’air animé et insouciant de son ami.

« Ohé ! Dobbin ! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du duc est excellent. Hé ! vous autres, encore du champagne ! »

Et d’une main tremblante George tendait son verre pour qu’on le remplît de nouveau.

« Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s’assombrissait de plus en plus ; vous avez bu suffisamment.

— À boire ! à boire ! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. Un peu de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera pas de mal. Tenez, voilà pour vous. »

Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à l’oreille. George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, il posa son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du capitaine Dobbin.

« L’ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est engagée, et nous serons en marche dans trois heures. »

Un tressaillement nerveux s’était emparé de George à cette nouvelle si impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur lui rapide comme un coup de foudre. Combien étaient loin maintenant ses intrigues amoureuses, les enivrements d’une passion coupable ! Mille pensées assiégèrent son âme, tandis qu’il regagnait ses quartiers. Il réfléchissait aux vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui réservait l’avenir ; il songeait à sa femme, à l’enfant que peut-être il ne verrait jamais. Ah ! combien il aurait voulu jeter un voile sur cette nuit dont chaque souvenir s’élevait comme un remords ! Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et innocente créature dont il avait froissé l’amour avec une froideur si outrageante ?

Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà il ne lui restait plus rien de sa modeste fortune ! N’était-ce pas, de sa part, le comble de l’égoïsme et de l’insouciance ? Non, il n’était pas digne d’une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il ? Mais aussi pourquoi aller se marier ? Les devoirs de mari n’allaient ni à son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il désobéi à son père toujours si généreux envers lui. L’espérance, le remords, l’ambition, la tendresse, mêlés