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les signes d’intelligence échangés entre son ami et sa femme au moment du départ. Du reste, il n’y avait rien là d’extraordinaire. Un serrement de main, un coup d’œil, un salut, et puis ce fut tout ; n’était-ce pas la manière dont on se disait adieu tous les jours ? George, tout exalté par les joies du triomphe, n’avait pas fait la moindre attention à une phrase que Crawley lui avait dit en entraînant Rebecca. Il n’avait rien entendu, rien répondu.

Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant, à la demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses fleurs, qu’y avait-il de plus naturel ? C’était la répétition de ce qu’il avait fait vingt fois depuis quelque temps. Mais c’en était trop pour Emmy, elle n’eut pas la force d’y résister.

« William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de Dobbin qui se trouvait près d’elle, vous êtes toujours si complaisant pour moi… je ne me sens pas bien… je voudrais rentrer. »

Elle l’avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de baptême, comme George faisait avec son vieux camarade. Amélia demeurait à quelque pas de là ; mais dans ce court trajet elle put remarquer dans la rue une agitation, un frémissement qui n’étaient pas ordinaires.

Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir attendu son retour jusqu’à une heure avancée ; afin d’éviter de nouveaux reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il lui fut impossible de dormir, et cependant ce n’était point le tumulte, le mouvement, le galop des chevaux dans la rue, qui chassaient le sommeil de son oreiller ; elle n’entendit aucun de ces bruits ; mais de plus pressantes préoccupations accablaient son âme et causaient son insomnie.

Osborne, ivre du succès qu’il venait de remporter, se dirigea vers une table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace. La chance était toujours pour lui.

« Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports ; son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer l’exaltation de son âme. Il se leva au bout de quelques instants emportant les pièces d’or qu’il avait gagnées ; et se rendit au buffet où il avala plusieurs verres de punch. »

Il apostrophait tous ceux qui l’entouraient, riait tout haut et se livrait aux saillies d’une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le retrouva,