Page:Thackeray - La Foire aux vanites 1.djvu/345

Cette page n’a pas encore été corrigée


dans les bras de George aux voluptueux vertiges de la valse. Passe encore pour le mari ; mais la femme !

— Sa femme ? Il vient de l’épouser ; une charmante femme, ma foi, à ce que j’ai entendu dire, reprit le vieux comte.

— Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va, nous pouvons bien le suivre ; et d’ailleurs, une fois en Angleterre, nous n’aurons qu’à ne plus les voir, entends-tu, mon enfant ? »

Cette résolution une fois prise, ces grands personnages acceptèrent sans difficulté le dîner que George leur offrait à Bruxelles, et daignèrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne pas compromettre leur dignité, ils eurent soin de tenir sa femme à distance, et ne lui permirent point de se mêler à la conversation. Les dames anglaises du grand ton excellent à ravir à se donner ces airs de supériorité dédaigneuse.

Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut pour la pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa lune de miel. Dans les confidences à sa mère, elle lui écrivit de la façon la plus lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affecté de ne point lui répondre pendant tout le dîner ; comment lady Blanche la regardait avec son lorgnon, et quelle avait été la fureur de Dobbin contre ces airs de morgue et les exclamations de milord qui, en quittant la table, avait demandé à voir la carte et s’était écrié que c’était à la fois horriblement mauvais et horriblement cher. Mais, malgré les plaintes d’Amélia sur la grossièreté de ses convives et sa fâcheuse soirée, la vieille mistress Sedley n’en fut pas moins ravie d’avoir à prononcer le nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de Bareacres, et elle le fit même avec un zèle si persévérant que le vieil Osborne finit par savoir que son fils recevait à sa table des pairs et des pairesses.

Ceux qui connaissent le général Tufto d’aujourd’hui, tel qu’on peut le voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la poitrine garnie de ouate, la taille serrée dans son corset, le jarret finement dessiné dans ses bottes à hautes tiges, le torse cambré quoique décrépit, avec un regard provocateur pour le beau sexe, ou bien encore sur sa jument bai, tout pimpant et à la dernière mode, auraient peine à reconnaître dans ce sir George Tufto d’aujourd’hui le vaillant officier des guerres de la Péninsule et de la journée de Waterloo. Il porte maintenant des