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logé dans les fermes flamandes, berçait le nouveau-né, tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les fourrages. Un pinceau délicat trouverait là un charmant sujet comme épisode de la guerre à cette époque. On eût dit les préparatifs d’une revue inoffensive et brillante. Cependant Napoléon, abrité par une ceinture de forteresses, se préparait, lui aussi, à envahir ce pays.

Le général en chef de l’armée anglaise, le duc de Wellington, avait su inspirer à tous ses soldats une foi comparable seulement à l’enthousiasme fanatique des Français pour Napoléon. Ses dispositions pour la défense étaient si bien combinées, ses renforts, en cas de besoin, étaient si proches et si nombreux, que la crainte était bannie de tous les cœurs, et que nos voyageurs, parmi lesquels s’en trouvaient deux d’une timidité excessive, partageaient néanmoins la sécurité générale.

Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait être transporté par eau jusqu’à Bruges et Gand et marcher ensuite de là sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent passage sur les bateaux publics, dont le luxe et l’aménagement ont droit à quelque place dans le souvenir des vieux touristes de Flandres. Ces lents mais commodes véhicules s’étaient fait, pour la bonne chère, une réputation parfaitement justifiée et à laquelle se rattache la tradition suivante : Un voyageur anglais, qui était venu en Belgique avec l’intention d’y passer seulement une semaine, étant monté à bord de l’un de ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu’une fois arrivé à Gand, il repartit pour Bruges, et recommença de nouveau le même voyage. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors, de désespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment où le dernier navire qui faisait le dernier voyage touchait à sa destination.

Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il fit largement honneur à la table servie devant lui. Mistress O’Dowd affirmait que, pour compléter son bonheur, il ne lui manquait plus que d’épouser sa sœur Glorvina. Toute la journée se passa pour lui à boire sur le pont de la bière flamande, à tempêter contre Isidore, son nouveau domestique, et à faire le galant auprès des dames.

Son courage était monté à un diapason des plus élevés et devait beaucoup aux fumées bachiques.