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pensées, grandi encore dans son imagination par la générosité des sentiments qu’il étalait ; puis, s’asseyant sur son lit, elle lut la lettre que George lui tendait en se drapant dans une orgueilleuse résignation de martyr. Ses traits prenaient une expression plus calme et plus sereine à mesure qu’elle avançait dans sa lecture. L’idée de partager la pauvreté et les privations de l’objet aimé est loin d’être pénible pour un cœur de femme vivement épris. Amélia plaçait désormais tout son bonheur dans cette pensée ; puis, comme à l’ordinaire, elle fut prise d’un remords subit pour cette joie si intempestive, refoulant dans son âme ce bonheur bien innocent, elle dit avec calme :

« Oh George ! George ! votre excellent cœur doit saigner cruellement de cette rupture avec votre père !

— Ah ! bien sûr ! fit George avec un air de crucifié.

— Mais sa colère ne pourra tenir contre vous, continua-t-elle. Qui aurait le courage de vous en vouloir longtemps ? Il vous pardonnera, cher ami, et, s’il ne le faisait pas, ce serait pour moi un chagrin de toute la vie.

— Je me consolerais facilement des privations de la misère, ma pauvre Emmy, reprit George, mes inquiétudes sont toutes pour vous ! Que m’importe à moi la pauvreté ? Vanité à part, je possède assez de talents pour faire mon chemin.

— Oh ! cela est sûr, dit sa femme persuadée qu’à la fin de la guerre son mari ne pouvait manquer d’être nommé général.

— Mon chemin est donc tout tracé, continua George ; mais vous, ma toute belle !… Ah ! je ne puis m’accoutumer à cette idée de vous voir privée de vos aises, de ce rang que ma femme était appelée à tenir dans le monde. Penser que vous serez soumise à toutes les fatigues et les souffrances de la vie du soldat. Ah ! cette idée m’accable et me tue. »

Emmy, toute joyeuse d’être l’unique objet de la sollicitude de son mari, lui prit les mains, les serra dans les siennes, et, la figure radieuse et souriante, se mit à gazouiller les couplets d’une de ses romances favorites, dont l’héroïne, après avoir reproché à son bien-aimé ses froideurs répétées, finit par lui promettre de raccommoder ses culottes et de lui préparer son grog s’il est fidèle et tendre et s’il ne la délaisse pas.

« D’ailleurs, dit-elle après une pause pendant laquelle elle semblait reprendre tout cet éclat de bonheur et de beauté qui sied