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à Osborne, il la trouvait gaie, vive, espiègle, distinguée, ravissante en un mot. Dans leurs promenades, dans leurs dîners intimes, les hommages, les applaudissements étaient pour Becky, et la pauvre Emmy était condamnée au silence et à l’abandon. Mistress Crawley bavardait avec Osborne ; Rawdon et Jos, quand ce dernier eut rejoint nos deux ménages, vidaient les bouteilles sans prononcer une seule parole. Qui se serait alors occupé de la pauvre Amélia ?

En présence de son amie, Amélia en était venue à douter du pouvoir de ses charmes. L’esprit, l’entrain, les attraits de Rebecca lui causaient un trouble inexprimable. À peine une semaine de mariage écoulée et George souffrait déjà de l’ennui et recherchait une autre société que la sienne ! En vérité, l’avenir n’avait-il pas de quoi exciter son effroi ?

« Comment, se disait-elle à elle-même, pourrait-il trouver quelque plaisir avec moi, pauvre et humble créature, lui si aimable, si séduisant ! Déjà quelle générosité de sa part de m’avoir épousée, d’avoir renoncé à tout pour se mettre à mes pieds ! Mon devoir me disait de refuser ce sacrifice, mais je n’en ai pas eu le courage ; mon devoir me disait de rester auprès de mon père pour prendre soin de sa douleur et de ses vieux jours, et je ne l’ai point écouté ! »

Troublée alors avec quelque raison par la voix accusatrice de sa conscience, elle se souvint pour la première fois de l’abandon où elle avait laissé ses parents et se mit à rougir de honte.

« Ah ! continua-t-elle alors, mon égoïsme est bien coupable de m’avoir fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coupable d’avoir forcé George à m’épouser ! Je le reconnais, je ne suis pas digne de lui ; sans moi il eût trouvé le bonheur… et pourtant j’ai fait tous mes efforts pour lui rendre sa liberté. »

Combien n’est-elle pas à plaindre la pauvre petite mariée qui, après sept jours au plus de mariage, se surprend au milieu de ces douloureuses pensées et de ces tristes aveux. Tel était pourtant le supplice qu’endurait Amélia !

La veille de l’arrivée de Dobbin, par une soirée tiède et embaumée d’une belle journée de mai, on avait laissé ouverte la fenêtre du balcon. George et mistress Crawley, appuyés sur la balustrade, contemplaient les plaines argentées de l’Océan, tandis que Rawdon et Jos faisaient à l’intérieur leur partie de trictrac