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une vague terreur répandue dans la maison faisait pressentir une grande catastrophe suspendue sur la tête de George et prête à le frapper d’un coup terrible.

Un des tiroirs du grand bureau en acajou de M. Osborne était spécialement affecté aux papiers concernant son fils. Là se trouvait réuni tout ce qui se rattachait à lui depuis son enfance. Là étaient les prix qu’il avait remportés, les albums qu’il avait faits en collaboration de son maître, ses premières lettres avec leurs jambages indécis et vacillants : en général il y présentait ses tendresses à son papa et à sa maman suivies de requête pour avoir des gâteaux. Son cher parrain Sedley y était nommé plus d’une fois. Les malédictions se pressaient sur les lèvres livides du vieil Osborne ; un ressentiment, une haine implacable torturaient son cœur toutes les fois que ce nom lui apparaissait au milieu de tous ces papiers. Ils étaient arrangés, étiquetés et liés ensemble avec un ruban rouge. On lisait sur l’un : Lettre de George, qui demande 5 schellings, 23 avril 18… Répondu le 25 avril. Sur une autre : De George, pour un poney, 13… et ainsi de suite. Dans un autre paquet on trouvait : Note du docteur Swishtail… Notes acquittées du tailleur de George… Billets tirés sur moi par G. Osborne, juin, etc. Puis venaient les lettres écrites de l’Inde, les lettres de son correspondant, les journaux contenant sa nomination au grade de lieutenant ; il s’y trouvait aussi un fouet avec lequel George avait joué étant enfant, et dans un papier un médaillon renfermant une boucle de ses cheveux, bijou qui n’avait point quitté sa mère.

Ce malheureux père passa plusieurs heures à prendre et à contempler ces souvenirs l’un après l’autre et à méditer sur le passé. Tout était là, vanités, ambitions, espérances, qui jadis avaient fait battre son cœur. N’avait-il pas placé tout son orgueil dans son fils ? Comme enfant, en vit-on jamais un plus beau ? Chacun le disait digne du sang d’un grand seigneur. Une princesse royale l’avait remarqué parmi tous les autres et demandé son nom. Quel bourgeois de Londres eût pu à plus juste titre être fier de sa progéniture ? Aussi quel fils de prince était l’objet de plus de gâteries et de soins ?

À l’école, George avait toujours des schellings neufs à distribuer à ses camarades. Quand George fut sur le point de partir avec son régiment pour le Canada, son père avait donné à tous les officiers un dîner qui n’eût pas été indigne de l’héritier de la