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Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied ; on eût dit à leur air des pleureurs aux funérailles. Le cuisseau de chevreuil dont Osborne avait parlé à Dobbin, fut découpé par lui dans un morne silence ; il laissa enlever son assiette sans avoir presque touché à son morceau. Mais en revanche, il buvait beaucoup et le sommelier ne faisait que remplir son verre.

Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de la table et se fixèrent un moment sur le couvert destiné à George ; il fit un geste avec l’index de sa main gauche comme pour le désigner aux domestiques ; ses filles regardaient sans comprendre, et les domestiques ne s’expliquaient pas davantage le sens de cet ordre silencieux.

« Enlevez cette assiette, » dit enfin M. Osborne, en se levant avec un jurement.

Et repoussant sa chaise du pied, il alla s’enfermer dans sa chambre.

Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant de cabinet à M. Osborne. C’était là le sanctuaire du maître de la maison. M. Osborne s’y retirait le dimanche matin quand il ne voulait pas aller à l’église, et y lisait son journal, étendu sur son grand fauteuil de maroquin rouge. Deux corps de bibliothèque vitrés renfermaient les ouvrages les plus connus, reliés en veau et dorés sur tranches. Du 1er janvier au 31 décembre, jamais une main profane ne dérangeait les livres de leurs rayons. Aucun des membres de la famille n’aurait osé, pour tout l’or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois le dimanche soir, lorsqu’il n’y avait eu personne à dîner, on tirait de leur coin la grande Bible rouge et le livre de prières placé à côté d’un exemplaire du Dictionnaire de la Pairie. Les domestiques étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne, d’une voix aigre, et emphatique, procédait devant la famille assemblée à la lecture du service du soir.

Enfants ou serviteurs, personne n’entrait dans cette pièce sans un certain frisson d’épouvante. C’était là que M. Osborne révisait les comptes du majordome et examinait le livret du sommelier. Des fenêtres de son cabinet, qui avaient vue sur une cour bien sablée et à l’aide d’une sonnette qui le mettait en communication avec l’écurie, il donnait ses ordres au cocher et le poursuivait de ses jurements. Quatre fois par an, miss Wirt entrait dans cette pièce pour toucher ses appointements, et les demoiselles Osborne