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Ce furent les seuls mots que l’éloquence de Joe put proférer pour toute réponse. Mais si la parole lui manquait, il eut soin de prendre une pose académique ; il inclina légèrement la tête sur son épaule, souffla d’une manière expressive en regardant sa victime d’autrefois ; en même temps une de ses mains reposait derrière lui sur sa canne, tandis que l’autre, sur laquelle scintillait un gros brillant, chiffonnait son jabot et jouait avec son gilet. Quand la voiture repartit, il envoya mille baisers aux dames. Combien n’eût-il pas donné pour que tout Brighton, tout Londres et tout Calcutta pussent le voir dans cette attitude galante, au milieu des saluts qu’il adressait à une si piquante beauté, et dans la compagnie d’un lion aussi renommé que Crawley des Gardes !

Nos nouveaux mariés étaient venus à Brighton après la célébration de leur mariage et avaient passé, dans un appartement de l’hôtel de la Marine, quelques jours de calme et de bonheur, en attendant l’arrivée de Joe. Toutefois, ils se trouvèrent bien vite en pays de connaissance ; car une après-midi, en revenant d’une promenade au bord de la mer, ils se rencontrèrent nez à nez avec Rebecca et son mari.

Rebecca se jeta dans les bras de sa chère Amélia. Crawley et Osborne se serrèrent la main avec assez de cordialité, et Becky, en quelques heures, trouva le moyen de faire oublier à ce dernier les paroles un peu dures de leur dernière entrevue.

« Vous rappelez-vous la dernière fois que je vous vis, chez miss Crawley ? je vous ai un peu maltraité, mon cher capitaine : c’est que vous aviez l’air d’être refroidi pour notre chère Amélia. Voilà ce qui me fâchait, m’irritait jusqu’à me rendre méchante et même ingrate. Votre main, capitaine, et passons l’éponge ! »

Et en même temps Rebecca lui tendait la main avec une grâce si franche et si irrésistible, qu’Osborne ne trouva rien de mieux que de la prendre et de croire à la sincérité de la démarche de Becky.

Nos deux jeunes couples avaient beaucoup à se dire ; chacun fit à l’autre le récit de son mariage et raconta ses projets d’avenir avec une franchise et un intérêt réciproques. Le mariage de George devait être annoncé à son père par son ami le capitaine Dobbin, et le jeune Osborne tremblait un peu des suites de cette communication ;