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Le vieil Osborne, au contraire, était en proie à une agitation nerveuse, vidant les verres les uns après les autres. Plus d’une fois il perdit le fil de ses idées dans sa conversation avec ses voisines, et le sang-froid de George redoublait encore sa colère. Il était presque fou de voir l’impassibilité de son fils à jouer avec sa serviette, à s’incliner profondément devant les dames qui se levaient pour partir, à leur ouvrir la porte, à remplir son verre, à en déguster à loisir le contenu, puis enfin à regarder son père entre les deux yeux, en ayant l’air de lui dire : « Messieurs de la garde, tirez les premiers. » Le vieillard voulut prendre du renfort, mais le carafon heurtait son verre dans un choc convulsif, sans arriver à le remplir.

Après avoir poussé un gros soupir, et avec la figure d’un homme qui suffoque, M. Osborne commença la charge.

« Vous êtes bien osé, monsieur, de venir prononcer devant miss Swartz, et dans mon salon, le nom de cette personne. Voyons, monsieur, pouvez-vous m’expliquer une pareille audace ?

— Prenez garde aux termes que vous employez, dit George ; votre mot d’oser sonne mal aux oreilles d’un capitaine de l’armée anglaise.

— Mon fils ne me dictera peut-être pas le choix des mots, monsieur. Quand je le voudrai, il n’aura pas dans sa poche un schelling vaillant ; quand je le voudrai, il sera aussi pauvre que le dernier des mendiants. Je parlerai comme il me plaît, poursuivit le vieillard.

— Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, répondit George avec hauteur. Quelques avis que vous ayez à me donner, quelques ordres que vous vouliez me transmettre, je vous prie de me parler avec la politesse à laquelle j’ai droit de prétendre. »

Toutes les fois qu’il s’élevait à ce ton d’arrogance, le jeune officier portait son père au comble de la colère ou de la terreur. Le vieil Osborne redoutait chez son fils l’usage du grand monde et des belles manières, qui lui faisait complétement défaut ; car rien, en général, ne met plus mal à l’aise un manant que de sentir à côté de lui un homme de bon ton.

« Mon père n’a pas dépensé pour mon éducation tout ce que m’a coûté la vôtre, il n’a pas fait les mêmes sacrifices, et je ne lui ai pas coûté aussi cher. Si j’avais fréquenté la société