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savons, elle n’était pas la première victime de leur puissance séductrice.

George savait prendre à la fois un air vaniteux et mélancolique, langoureux et hautain, derrière lequel il affectait de laisser entrevoir des passions, des secrets et tout un enchaînement mystérieux de peines de cœur et d’aventures. Sa voix avait des notes douces et sonores. Il disait : « Il fait chaud ce soir, » ou offrait une glace avec cet accent triste et sentimental qu’il aurait mis à annoncer à la même dame la mort de sa mère ou à lui faire une déclaration d’amour. Il regardait du haut de sa grandeur les jeunes lions de la société de son père et posait en héros parmi ces élégants de troisième ordre. Les uns riaient de lui et le détestaient, les autres, comme Dobbin, concevaient une admiration poussée jusqu’au fanatisme. Toujours est-il que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur le petit cœur de miss Swartz et à l’enrouler de leurs vrilles capricieuses.

Toutes les fois qu’il y avait chance de voir George Osborne à Russell Square, cette naïve et excellente jeune fille n’avait point de paix qu’elle ne fût auprès de ses chères amies. C’était une dépense et un luxe de robes neuves, de bracelets et de chapeaux sur lesquels on ne ménageait pas les plumes. Elle donnait à sa parure tous les soins imaginables pour assurer son triomphe sur le conquérant, et avait recours à toutes ses séductions pour obtenir ses bonnes grâces. Quand les demoiselles Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et jouait ses deux morceaux avec un courage infatigable et un plaisir toujours croissant. Pendant que les demoiselles Osborne se livraient à ces délicieuses distractions, miss Wirt et la tutrice, se retirant dans un coin de la pièce, se mettaient à étudier le Dictionnaire de la Pairie et à parler noblesse.

Le lendemain du jour où George reçut l’ouverture de son père quelques instants avant le dîner, il s’étendit sur le sofa du salon, dans la pose la plus naturelle à un homme mélancolique et rêveur. D’après l’avis de son père, il avait passé, dans la journée, au bureau de M. Chopper. Le vieux commerçant donnait de grosses sommes à son fils, sans consulter, dans ses largesses, d’autre règle que son caprice. Ensuite, George s’était rendu à Fulham, où il était resté trois heures avec