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avec ses papiers et tortillaient maladroitement le fil rouge qui leur servait de lien.

« Vous êtes soldat, continua-t-il ; eh bien ! je vous le demande, Will Dobbin, qui se serait attendu au retour de ce Corse, à son évasion de l’île d’Elbe ? Quand les souverains alliés étaient l’année dernière ici, quand nous leur avons donné ce dîner dans la Cité, quand nous avons vu ce temple à la Concorde, ces feux d’artifice, ce pont chinois de Saint-James Park, un homme sensé pouvait-il supposer que la paix ne tiendrait pas, surtout après un Te Deum chanté en son honneur, monsieur ? Je dis, monsieur, que c’est par un tour de passe-passe que Bonaparte s’est échappé de l’île d’Elbe. C’était une conspiration de toutes les puissances de l’Europe pour faire baisser les fonds et ruiner ce pays. C’est à cela que je dois d’être ici, William. Voilà comment mon nom se trouve dans la gazette. Oui, monsieur, voilà où m’a mené mon excès de confiance dans l’empereur de Russie et le prince régent. Tenez, regardez ici, sur ces papiers. Voyez les fonds au 1er mars, lorsque j’ai acheté du cinq pour cent français au comptant. Voyez où cela est descendu maintenant… Qu’est devenu le commissaire anglais qui l’a laissé partir ? On devrait le fusiller, ce commissaire ! monsieur, on devrait le faire passer à un conseil de guerre et le fusiller, morbleu !

— Nous ne tarderons pas, monsieur, à donner la chasse à Bonaparte, dit Dobbin, un peu tourmenté des fureurs du vieillard, en voyant les veines de son front s’injecter de sang et ses poings retomber à coups redoublés sur ses paperasses. Oui, nous allons lui donner une chasse, monsieur. Le duc est déjà en Belgique, et nous attendons chaque jour les ordres de départ.

— Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tête de ce scélérat, fusillez ce misérable ! hurlait Sedley. J’avais des engagements à… Enfin me voilà ruiné, entendez-vous, ruiné par ce damné brigand et par des escrocs sans pudeur dont j’ai fait la fortune, monsieur, et qui roulent carrosse maintenant, » ajouta-il d’une voix enrouée.

Dobbin se sentait vivement ému à la vue de ce vieux et excellent ami, égaré par le malheur et se livrant à des colères inutiles.

« Oui, continuait-il, ce sont des vipères que l’on s’amuse à réchauffer