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LA FOIRE AUX VANITÉS

Miss Jemima pensa s’évanouir d’épouvante.

« Ah ! je n’aurais jamais cru que l’audace… »

L’émotion l’empêcha de compléter sa phrase ; la voiture roulait grand train, la grille était fermée, la cloche retentissait pour la leçon de danse. Et maintenant que le monde s’ouvre à nos deux jeunes filles, adieu à Chiswick Mall.


CHAPITRE II.

Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en campagne.


À peine miss Sharp, accomplissant l’acte héroïque mentionné au dernier chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le sable du petit jardin et tomber aux pieds de l’étonnée miss Jemima, que la figure de la jeune fille, empreinte jusqu’alors de la pâleur de la haine, laissa percer un léger sourire qui n’était guère plus gracieux. Puis elle se jeta au fond de la voiture, et comme dégagée d’un grand poids :

« Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Dieu, me voici hors de Chiswick. »

En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne resta pas moins interdite que miss Jemima ne l’était de son côté. Elle venait de quitter sa pension depuis une minute au plus, et ce n’est pas dans un si court espace de temps que se dissipent les impressions de six années. Cela est si vrai que chez quelques personnes ces terreurs et ces effrois du jeune âge se conservent tout le reste de la vie. Je connais, par exemple, un vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui me disait un matin à déjeuner, avec toutes les apparences d’une grande agitation : « La nuit dernière, j’ai rêvé que je recevais le fouet du docteur Raine. » Dans la durée d’un somme, son imagination l’avait fait remonter à une quarantaine d’années. Le docteur Raine et son paquet de verges lui inspiraient encore à soixante-huit ans autant de terreur qu’ils lui en avaient causé à treize. Si le docteur avec son bouleau flexible se fût dressé devant lui