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elle était coupable depuis plusieurs années, d’aimer trop aveuglément, trop passionnément, sans consulter la froide raison. Comme par le passé, elle renferma en elle-même ses pensées intimes. Elle n’était guère plus malheureuse maintenant, avec la certitude de ses espérances déçues, qu’au temps où, sans vouloir la regarder, elle avait devant les yeux la triste réalité. Elle passait ainsi d’un vaste hôtel à un petit réduit sans se plaindre, sans être émue. Elle se renfermait moins longtemps dans sa petite chambre, mais elle languissait en silence, et chaque jour on pouvait signaler les progrès de son affaiblissement.

L’animosité que M. Osborne avait témoignée à l’occasion du projet de mariage entre George et Amélia ne pouvait être comparée qu’au ressentiment que manifestait le vieux Sedley toutes les fois qu’il était question devant lui du même sujet. Il maudissait Osborne et sa famille comme des êtres sans cœur, sans foi, sans gratitude ; il protestait qu’aucune force humaine ne l’amènerait à donner sa fille au fils d’un tel misérable ; il ordonnait à Emmy de bannir George de son esprit et de lui renvoyer toutes les lettres et tous les présents qu’elle avait reçus de lui.

Elle promit d’obéir et se disposa à le faire. Elle enveloppa les quelques bagatelles qui lui venaient de George, tira ses lettres de l’endroit où elle les serrait et les relut d’un bout à l’autre, comme si elle ne les savait pas encore par cœur. Mais elle n’avait pas le courage de s’en séparer ; cet effort était au-dessus de ses forces : elle cacha ce paquet de lettres dans son sein, comme on voit une mère éplorée y cacher son enfant mort. Il semblait à Amélia qu’elle mourrait ou qu’elle deviendrait folle si on lui enlevait cette suprême consolation. Quel rayonnement de joie s’épanouissait autrefois sur sa figure, à l’arrivée de ces lettres ! comme elle s’éloignait avec un battement de cœur pour pouvoir les lire sans être vue ! Si le style en était glacial et froid, comme elle savait y trouver au contraire toute la chaleur de la passion ! Étaient-elles courtes et égoïstes, les excuses ne lui manquaient pas en faveur de l’auteur.

En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d’amour, elle s’abandonnait au cours de ses rêveries ; elle revivait dans le passé. Chaque lettre marquait pour elle un souvenir. Tout le passé se pressait dans son esprit. Elle se rappelait son regard, sa