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montrait d’une amabilité remarquable. Son enthousiasme pour la petite Amélia était poussé au fanatisme. Elle n’était pas plus gênée pour parler d’elle en sa présence que si c’eût été une poupée, une femme de chambre ou un tableau. Son admiration dépassait toute limite. J’admire fort cette admiration que le beau monde tient toujours au service d’une classe inférieure. On a de quoi être flatté de tant de condescendance. Cette bienveillance exagérée de miss Crawley finissait par peser beaucoup à la pauvre petite Amélia, et peut-être bien, parmi les trois dames de Park-Lane, la plus aimable à son goût était l’honnête miss Briggs. Elle sympathisait avec l’honnête Briggs comme avec une personne serviable et délaissée. Du reste, il lui manquait complétement ce qu’on appelle le savoir-faire.

George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine Crawley. La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta leur héritier de Russell-Square à Park-Lane ; ses jeunes sœurs, qui n’étaient point invitées, dissimulèrent la mortification qu’elles éprouvaient de cette omission. Toutefois, elle cherchèrent le nom de sir Pitt Crawley dans le Dictionnaire de la noblesse, et étudièrent tous les détails donnés par ce livre sur la famille Crawley, sur sa généalogie, sur les Binkie et leur parenté, etc.… Rawdon Crawley fit à George Osborne un bon et aimable accueil ; il le loua sur son talent au billard, et se mit à sa disposition pour la revanche. Il adressa à Osborne quelques questions sur son régiment, et aurait engagé un piquet séance tenante, si miss Crawley n’avait formellement banni de sa maison toute espèce de jeu. Ce jour-là, le jeune lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu’il l’avait apportée, au grand déplaisir de son amphitryon. Cependant ils prirent rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que Crawley voulait vendre, pour l’essayer au Park, dîner ensemble et passer la soirée en joyeuse compagnie.

« C’est-à-dire, si vous n’êtes pas à soupirer aux pieds de miss Sedley, fit Crawley avec un coup d’œil d’intelligence. Pour jolie, en voilà une qui l’est assurément, » eut-il la bonté d’ajouter.

Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain ; il aurait donc un véritable plaisir à rejoindre le capitaine Crawley.

« Au fait, comment va la petite miss Sharp ? demanda George à son ami, tout en vidant un verre de liqueur. C’est une bonne petite