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l’indisposition qu’elle s’obstinait à attribuer à l’humidité du temps ? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant l’expression du révérend, avait bien manqué de faire le grand saut. L’attente du testament avait donné la fièvre à toute la famille, et Rawdon Crawley se voyait à la tête de quarante mille livres pour le commencement de la saison de Londres. M. Crawley envoya à sa vieille tante un choix de ses brochures religieuses pour la préparer à quitter la Foire aux Vanités et Park-Lane pour un autre monde. Mais un excellent médecin de Southampton appelé à temps triompha du homard qui, un peu plus, serait devenu fatal à la vieille fille, et lui donna assez de force pour la mettre en état de revenir à Londres.

Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur sur le dénoûment de cette affaire.

Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de miss Crawley, et que des messagers, envoyés d’heure en heure du presbytère, rapportaient des nouvelles de sa santé à ses affectionnés parents, dans une autre partie de la maison se trouvait une dame beaucoup plus malade, mais à qui on ne faisait aucune attention. C’était lady Crawley elle-même. En la voyant, le bon docteur avait secoué la tête : sir Pitt n’avait consenti à cette visite que parce qu’elle ne lui coûtait rien. Il tirait ainsi parti de l’indisposition de miss Crawley. On laissait milady toute seule dans sa chambre, abandonnée aux progrès du mal ; on ne prenait guère plus garde à elle qu’à une mauvaise herbe du parc.

Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l’inestimable enseignement de leur gouvernante ; car miss Sharp était une garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait recevoir ses potions d’aucune autre main. Firkin était déjà supplantée longtemps avant le retour de sa maîtresse de Crawley-la-Reine. Mais cette fidèle domestique trouvait au moins dans sa tristesse une consolation à retourner à Londres, à voir miss Briggs, à souffrir avec elle les tortures de la jalousie, à partager avec elle les chagrins de leur disgrâce commune.

Le capitaine Rawdon s’était fait accorder un supplément de congé à cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement à la maison. Il était toujours à la porte de sa chambre, et il s’y trouva plus d’une fois face à face avec son père. Arrivait-il sans penser à mal par le corridor, aussitôt son père ouvrait sa