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de jeter la moindre lumière sur toutes ces conjectures, et laissait à ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un roman.

Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il ne fallut rien moins qu’une indiscrétion du capitaine Dobbin. Le capitaine prenait un jour son déjeuner dans la salle commune où Cackle, l’aide-chirurgien, avec Stubbles et Spooney, devisaient sur les amours d’Osborne. Stubbles soutenait que la dame mystérieuse était duchesse à la cour de la reine Charlotte, et Cackle penchait pour une danseuse de l’Opéra de la plus détestable réputation. À cette idée, Dobbin éprouva une telle indignation que, la bouche gonflée d’œuf et de pain beurré, malgré cette barrière opposée aux mouvements de sa langue, il essaya, d’articuler les sons suivants :

« Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire des sottises et pallé de scandale. Oborne n’est point aux pieds d’une duchesse et ne songe point à se ruiner pour une plancheuse. Miss Sedley est la plus charmante fille qui ait jamais existé. Depuis longtemps il y a entre eux promesse de mariage, et l’homme qui voudrait s’attaquer à elle fera mieux de se taire en ma présence. »

En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et il finit presque de s’étrangler en jetant dans sa bouche une tasse de thé bouillant. Au bout d’une demi-heure, l’histoire était connue de tout le régiment, et le soir même mistress O’Dowd écrivait à sa sœur Glorvina, à O’Dowdstown, de ne plus beaucoup se presser de quitter Dublin, le jeune Osborne ayant dirigé ses recherches d’un autre côté.

Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant par une petite allocution fort bien tournée, qu’elle accompagna d’un verre de wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin, qui avait refusé l’invitation de mistress O’Dowd pour rester dans sa chambre à jouer un solo de flûte et à composer des vers d’un style mélancolique. L’orage grondait sur la tête de Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de son ami.

« Qui diable vous a prié de parler de mes affaires ? lui cria Osborne exaspéré ; la belle avance que le régiment sache mon mariage ! et puis cette vieille et bavarde sorcière de Peggy O’Dowd ne se gêne point pour dire de moi à sa maudite société toutes les sottises qui lui passent par la tête, pour tambouriner mon hyménée par les trois royaumes. Enfin de quel droit,